01.07.2011

Adieu aux auditeurs

Pendant encore 4 minutes environ, j'ai le plus beau métier du monde: je suis payé pour dire ce que je pense. Alors je vais en profiter une dernière fois avant de revenir vous voir, ailleurs et sous une autre forme, dès l'automne prochain. Le sujet de ma première chronique du 2.2.09, avec toute la modestie qui déjà me caractérisait, c'était moi-même. Deux ans et demi, plusieurs litres de salive et de café et 82 portraits plus tard, l'heure est venue pour moi d'aller voir ailleurs et de prendre congé de vous. Il est donc tout naturel que ce dernier portrait soit le vôtre, chers auditeurs.

 

Vous avez été de plus en plus nombreux à m'écrire. Pour m'encourager, pour me contredire, pour m'insulter, souvent aussi pour me remercier. Vous ne pouvez pas imaginer l'effet qu'ont produit ces messages sur ce chroniqueur aussi inconnu que prétentieux. On est là, assis sur un tabouret mal commode et on balance ses tripes dans un micro. C'est comme une bouteille à la mer, un cri dans le désert. Et soudain, une réaction, comme un signal sur l'écran de Truffaut dans Rencontre du 3e type: du monologue, on passe alors au dialogue, et c'est une expérience incroyable.

 

A travers ce dialogue, j'ai découvert que vous êtes beaucoup moins cons que ce qu'on m'avait dit. Là je sens certains d'entre vous qui s'étouffent sur leur croissant. Laissez-moi développer donc un peu. Car à la radio, l'auditeur type est une notion aussi désincarnée qu'effrayante. C'est une sorte de dieu insaisissable, capricieux et jamais rassasié. On a une peur bleue de le voir partir voir ailleurs alors on lui lèche les bottes. En même temps, on voudrait parfois gueuler : « Ce matin, je te mets AC/DC à bloc! Ou tiens, un coup de Led Zeppelin! Pendant une heure et sans pub! Plus rien à foutre! »

 

Curieusement on ne cède jamais à cette tentation. On reste poli, enjoué, sympathique. Parce que chacun voit midi à sa porte : les animateurs doivent vous maintenir éveillé, les programmateurs doivent choisir la musique qui vous plaira, les journalistes doivent identifier les sujets qui vous intéressent et les commerciaux doivent faire de vous des consommateurs dociles. On est tous pris en sandwich entre ces contraintes multiples. C'est ce qu'on appelle l'instinct de survie. Et à moins d'être suicidaire, on a intérêt à y faire bien attention.

 

C'est en cela, chers auditeurs, qu'on voit prend parfois pour des cons. Pas parce que nous sommes des hypocrites sans coeur qui vous voient comme une bande de moutons sans culture. Non, simplement parce que, parfois, on ne fait plus le nécessaire effort d'imagination qui consiste à se représenter les individus qui nous écoutent. Au lieu de cela, on parle non pas dans mais pour le micro et on ne conserve à l'esprit que des catégories du genre, 35 à 45 ans, revenu moyen à supérieur, etc. Toutes ces stupidités qui vous désincarnent et vous éloignent de nous.

 

« Foule sentimentale », chantait Souchon. Ça n'est pas furieusement original mais c'est l'image que je retire de vos messages. Ces milliers d'oreilles qui s'ouvrent pour nous entendre font de chacun de vous des êtres uniques. Chacun aime cette station, ou pas, pour des raisons particulières. Pourtant la radio vous intimide malgré tout. Et rares sont ceux et celles, parmi vous, qui se sentent parfaitement à l'aise lorsque vous nous appelez et qu'on vous entend à l'antenne. Vous aussi, vous savez alors rester polis, trop lisses, pas assez vous-mêmes. Oui, vous aussi, vous nous prenez parfois pour des cons.

 

Alors souvenez-vous que le plus con des deux n'est pas toujours celui qu'on croit. Chers auditeurs, ne vous faites pas inonder passivement de musique et de news et de pubs sans rien dire. Ouvrez-la plus souvent, qu'on vous voie, qu'on vous entende et qu'ainsi on apprenne tous à s'aimer un peu plus tous les jours. Enfin merci de m'avoir écouté depuis tout ce temps. Merci aussi d'avoir eu la charité de ne pas envoyer des tueurs à gages ukrainiens pour me le fermer une bonne fois pour toutes. Et si je devais résumer deux ans et demi à un seul mot, sans hésiter je gueulerai ceci: VOTEZ!

24.06.2011

Le permis de conduire, les femmes, ma tante et l'intégrisme

Tel que vous me voyez, j'ai connu et fréquenté quelqu'un qui avait voyagé dans l'empire ottoman et vu la Russie des tsars. A Prague, dans son enfance, elle voyait Franz Kafka, pâle et songeur, se rendre tous les jours au bureau en passant devant chez elle. Dans les années 20, à Berlin, la fille de Richard Wagner lui avait présenté un petit moustachu, charismatique mais peu convenable et plutôt inquiétant. Elle m'aurait dit avoir bien connu Louis XIV que je l'aurais crue sur parole. C'était une tante par alliance, richissime et très distinguée. Elle s'en est allée en 1993 à l'âge de 99 ans, parce que, disait-elle, lorsqu'on est une dame, cela ne se fait pas d'avoir 100 ans.

On pouvait facilement se laisser impressionner par sa fortune, son âge et ses fréquentations passées. Et ainsi oublier sa caractéristique essentielle : sa liberté. Mariée mais longtemps veuve, sans enfants, vivant dans des palaces en solitaire, elle ne se plaignait jamais et s'occupait fort bien. Dénuée du besoin de travailler, elle était remplie du désir de découvrir, de faire des rencontres et de voyager. Son seul regret, m'avouait-elle à 98 ans, était de n'avoir jamais vu Samarkand. Elle exhibait volontiers, et non sans fierté, son permis de conduire tchèque de 1912, écrit à la main. Le premier permis de conduire accordé à une femme dans ce pays. Une jeune femme de 19 ans, que la conscience de sa condition n'intimidait pas le moins du monde.

C'était il y a donc cent ans. Cent ans que, pour une femme européenne, il est peu à peu devenu naturel de conduire, ce qui n'est pas le moindre des droits. Ne pas pouvoir conduire, c'est forcément dépendre de quelqu'un d'autre. Et c'est une entrave fondamentale à la liberté de mouvement. On peut le choisir, mais il est inacceptable de subir cette entrave lorsqu'elle est imposée. Ce qui est le cas dans le royaume d'Arabie Saoudite, où les femmes n'ont pas le droit de conduire. Elles s'exposent en plus à de très sévères sanctions si on les surprend au volant d'une voiture.

Il y a vingt et un ans, un jour d'automne de 1990, quelques centaines de femmes saoudiennes sont descendues dans les rue de la capitale pour faire un tour en voiture. Seules au volant, elles klaxonnaient pour leurs droits. Celles qui avaient un emploi public furent exclues pour deux ans. Pour les autres, leurs maris furent interdits de quitter le territoire pendant un an. Et dans toutes les mosquées du royaume, on fustigea violemment ces femmes que depuis vingt ans maintenant, on raille en les appelant « les conductrices ». Pourtant, heureusement, ces manifestations se répètent chaque année, et celle de 2011 a eu lieu ce week end, en écho à ce qu'on on appelle désormais le Printemps Arabe.

L'Arabie Saoudite est le grand absent de ce printemps arabe. Alors que ce pays est le centre économique et religieux de toute cette région. Depuis plus de 60 ans, nous dépendons de lui grâce à son pétrole, exactement comme un drogué dépend de son dealer. Cette position exceptionnellement puissante offre à ce petit royaume la possibilité de maintenir en esclavage presque total les femmes, c'est-à-dire la moitié de sa population. Or, si ces femmes atteignaient leur but, c'est bien plus que le droit de conduire qu'elles obtiendraient : ce régime moyenâgeux serait menacé dans sa survie ; notre futur énergétique serait réévalué ; et toute cette région, y compris Israël, ferait d'un seul coup un pas de géant vers la démocratie et, par conséquent, vers la paix et la prospérité.

Il y a plusieurs façons de barrer à la route à l'intégrisme islamiste, qui est un problème mondial. En Suisse, très loin de ces réalités, nous expérimentons les solutions les moins informées, les plus inutiles et donc, probablement, les plus favorables à l'intégrisme. Ces femmes saoudiennes sont les véritables pesticides anti-intégrisme et anti-dictature. Pas nos lois anti-minarets, pas nos discours sur la Suisse chrétienne. Comme ma vieille tante de 99 ans, nous devons commencer par être plus libres dans notre tête. Nous devons être plus optimistes. Et nous devons cesser d'être les esclaves volontaires de nos intégristes à queue de cheval et à lunettes, ceux qui nous hurlent leurs mensonges et leur haine toute la journée. Contre eux aussi, comme les femmes saoudiennes, nous pourrions descendre dans la rue et leur montrer que nous n'avons pas peur, ni d'eux, ni de personne.

17.06.2011

Marcus Bolos, l'optimisme lucide

C'est l'histoire d'un petit bonhomme qui s'appelle Marcus Bolos. Marcus est un prêtre copte qui officie en Libye. A Misrata plus exactement.

 

Misrata, on l'a suffisamment entendu maintenant, est une ville martyre de la guerre civile qui fait actuellement rage en Libye. Tous les jours, depuis plusieurs mois, le pilonnage de l'armée de Kadhafi terrorise, fait fuir ou tue des civils pour la plupart impuissants devant ce déluge de feu. La désolation est presque totale. Presque, parce que le père Marcus, face au reporter du Figaro, fait preuve d'un optimisme qui frise l'absurdité.

 

Pendant deux mois, il s'est claquemuré avec une trentaine de fidèles dans leur petite église. Munis de vivres, assiégés par des troupes hostiles, ils ont attendu et espéré. Et les voilà libres désormais, depuis que leur quartier a été nettoyé par les troupes d'insurgés. C'est une des raisons qui rend le père Marcus si étonnamment optimiste. A l'entendre, on a l'impression qu'il vient juste de subir un petit revers sur le chemin de la vie, mais que ça fait partie des risques.

 

Le père Marcus n'est, heureusement pour notre race humaine, pas une exception. Dans chaque catastrophe, il se trouve des petits bonshommes, des petites bonnes femmes, que rien ne distingue apparemment des autres et qui font le pari que les choses finiront par s'arranger. Ce n'est pas de l'aveuglement, c'est de l'optimisme brut qui considère les éléments positifs plus sérieusement que les négatifs. Et leur seule véritable raison d'espérer, c'est eux-mêmes, leur propre existence.

 

Parce que sans des Marcus, nous désespérons facilement. Prenez la Suisse. En politique, on se fait assommer depuis des années par un parti qui nous hurle dessus que la fin des temps est proche. Que notre pays est sur le point de s'effondrer. Qu'on va tous se faire égorger par des fous furieux qui ne rêvent que de viol, de meurtres et de rapines. A les croire, la Suisse est un radeau ballotté sur un océan prêt à l'engloutir si nous ne votons pas tous et toutes pour un vieux zurichois à lunettes.

 

Dans l'économie, ce n'est pas beaucoup plus brillant. De plus en plus, une compétition pervertie donne la prime à l'incompétence et à la cupidité. Il devient courant de voir de fieffés incapables renverser d'honnêtes bosseurs et conduire des entreprises – et j’en connais quelques-unes – à la faillite. Simplement parce qu'ils passent leurs journées à graisser des pattes, à mentir et à promettre, sans autre objectif qu'une plus grosse voiture, des vacances plus luxueuses, un titre plus ronflant. L'agressivité et la petite politique interne remplacent peu à peu tous les diplômes.

 

Et ce n'est pas tout. La planète suffoque. Les mers se vident de leurs poissons. Les forêts meurent. Les pauvres augmentent en nombre. Les femmes redeviennent des objets sexuels. Les enfants se font violer par des curés. Les dictateurs bombardent leurs peuples. Et en plus, on ne peut même pas voir la saison 4 de Mad Men. Bref, on ne compte plus les raisons de désespérer et d'être certain que le caca va très bientôt entrer en collision avec le ventilo.

 

C'est là que le père Marcus Bolos n'est pas inutile. Plongé dans la situation la plus atroce, il conserve non seulement son espoir, mais aussi la lucidité qui lui rappelle que, quoi qu'il advienne, la situation va s'arranger. Et l'histoire, plus souvent qu'on croit, donne raison aux trop rares Marcus Bolos contre tous les autres.

 

Après tout, les peuples arabes se sont soulevés et maintiennent la pression. Ben Laden et Ratko Mladic ont été mis hors d'état. Grâce à Fukushima, nous sortons du nucléaire. Zemmour et Naulleau ont été virés de France 2. Mad Men finira bien par nous sortir une quatrième saison. Et donc, chers auditeurs, je vous propose comme programme pour le reste de cette année 2011 un petit mot simple et puissant: l'optimisme. Ne le confondez jamais avec l'angélisme, avec l'illusion, avec le bisounoursisme ou avec la bêtise. Laissez les cyniques commettre cette fatale erreur.

10.06.2011

Pierre Keller, la prime à l'autopromotion

« Parce que j'aime le vin ». Voilà comment Pierre Keller justifiait sur ces ondes sa nomination à la présidence de l'Office des vins vaudois. Pour mémoire, jusqu'ici Pierre Keller a rempli les fonctions d'artiste, puis de directeur d'une école d'art. A priori, la promotion du chasselas, c'est pas exactement la porte à côté. Mais pour Pierre Keller, c'est évident: « Parce que j'aime le vin ». L'Oréal pourrait presque le poursuivre pour plagiat. Et puis c'est bien connu, l'art et le vin font très bon ménage, sauf quand c'est Jérôme Rudin qui s'en occupe bien sûr, parce que là ça tourne très vite au vinaigre. Mais qui n'aime pas mater un bon Kubrick en sifflant une bouteille de Chardonnay ?

D'ailleurs, je tiens à vous le dire, personnellement, j'adore le Châteauneuf-du-Pape. J'aime aussi beaucoup l'Amérique. Je ne me lasse pas du Musée du Louvre. Et j'ai une tendresse particulière pour la ville de Bâle. Comme c'est ma dernière saison sur LFM, je dois choisir une nouvelle carrière. Me voilà donc face à un choix très compliqué: dois-je désormais devenir propriétaire à Châteauneuf-du-Pape, Président des Etats-Unis, directeur du Musée du Louvre, ou syndic de Bâle ? J'attends vos suggestions, sachant que, selon Pierre Keller, mon affection me rend parfaitement qualifié pour tous ces postes.

Tout cela est un peu désespérant. On croyait en avoir fini avec Pierre Keller. Au début il y avait ses photos de culs de chevaux. Après, il était devenu directeur de l'école cantonale d'art de Lausanne, l'ECAL, et là les choses se sont tout à fait gâtées. Pendant des années, une presse à-plat-ventriste a fidèlement reproduit les propos de Keller qui affirmait partout que l'ECAL est une des meilleures écoles d'art du monde. Ce qui est complètement faux. En effet le classement des 60 meilleures écoles de design au monde, établi par le magazine Business Week, ne fait pas mention de l'ECAL parmi ses lauréats. C'était vrai lorsque je le rapportais en 2009 et ça l'est encore aujourd'hui hélas.

Alors, il va maintenant nous affirmer que les vins vaudois sont les meilleurs du monde ? Sauf que personne ne sera dupe. A commencer par les vignerons vaudois eux-mêmes qui ne sont pas fous et qui, de plus en plus, évoluent dans la compétition internationale. Et puis Pierre Keller devra commencer par se contredire. En 2009, le futur Président de l'Office des vins vaudois disait que « la vie est trop courte pour boire du rouge vaudois ». Mais depuis, affirme-t-il, il a changé d'avis. C'est plutôt bon signe. Peut-être un jour admettra-t-il qu'il a dirigé une des meilleures écoles d'arts du monde. De Bussigny.

Ecole d'art à la tête de laquelle il a placé un de ses anciens étudiants. Pas par copinage, ce qui ne serait pas brillant. Non, on a nommé un ancien étudiant pour remplacer Keller parce qu'il ne se trouvait personne d'autre pour vouloir ce poste. Pas un seul étranger, pas une seule célébrité au creux d'une carrière. Personne. Et c'est aussi là qu'apparaît l'un des traits les plus poignants du personnage et de la vénération dont il s'entoure : le provincialisme. Le provincialisme, c'est cette propension à croire que le monde s'arrête aux montagnes qui bordent nos paysages. C'est préférer une grande part d'un petit gâteau plutôt qu'une petite part d'un grand gâteau.

Nous vivons dans un petit pays, et dans une partie minoritaire de ce petit pays. Un de nos avantages, outre notre situation géographique, c'est que notre niveau de vie attire des talents du monde entier. C'en est plein nos banques, nos industries, nos universités. Ces étrangers qualifiés sont un des moteurs les plus efficaces de notre croissance. Et malgré ces nombreux talents étrangers et locaux, dès qu'un poste officiel se libère, c'est pour Pierre Keller. Il y a deux ans, on parlait de Pierre Keller pour diriger le futur Musée des Beaux-Arts. Il était à l'ECAL, le voilà maintenant à l'OVV. Après, c'est quoi, la direction de la BCV ? La présidence du Grand Conseil ? Franchement, on ne peut pas trouver mieux que le sempiternel, le fatigué, le fatiguant Pierre Keller ?

A moins que ce soit une erreur de traduction. Peut-être y avait-il un Allemand dans le comité de sélection. Or Keller, ça veut dire cave, ou caveau. A partir de là, tout est possible, surtout quand on est à court d'idée. Alors que la seule décision sage eût été de prier Pierre de bien vouloir rester dans sa Keller.

03.06.2011

La fusion de la tomme

Chers auditrices et teurs, l'heure est grave. L'année 2011 nous a habitué à une fréquence exceptionnelle dans l'irruption des catastrophes. Mais celle-ci, je dois vous prévenir, dépasse de très loin les précédentes. Pour rappel, depuis janvier, on a eu Fukushima explosé, Ben Ali expulsé, Moubarak renversé, Ben Laden vaporisé, Khadafi encerclé, DSK menotté, Mladic embastillé, enfin la bactérie de la diarrhée. Bien sûr, on se croyait blindé contre les nouvelles choquantes. C'était sans avoir lu l'Illustré de cette semaine. Parce que cette catastrophe-là, je ne sais pas du tout comment nous allons l'affronter.

Hier matin, jour férié, je sirotais mon café noir, affalé sur mon sofa comme une huître sur les bas-fonds du bassin d'Arcachon. Et j'ai failli avoir un arrêt cardiaque en apprenant que certains, en haut lieu, cherchaient à remplacer la tomme. A cause, prétendent-ils, de Fukushima. Oui, vous m'avez hélas bien compris, c'en est bientôt fini de la tomme, notre merveilleuse tomme vaudoise. Déjà que ces salauds, sous prétexte d'un différend avec des vins mousseux, voulaient supprimer nos irremplaçables flûtes de Champagne, sans lesquelles un apéro est aussi triste qu'un papet sans moutarde, ou qu'un Brélaz sans goître. Et voilà qu'ils veulent maintenant nous sucrer la somptueuse, l'inégalable tomme vaudoise.

Quelle mouche les a donc piqués, à Berne ? Ils pensent que la tomme provoque des flatulences qui détruisent la couche d'ozone ? Que le lait cru est plus nocif que le chasselas ? Franchement, ils n'ont rien de mieux à faire ? Ils pourraient par exemple s'occuper du franc suisse qui est trop fort par rapport à l'euro et au dollar, ou des hooligans dans les stades de foot. Ou tiens, par exemple, ils pourraient commencer à s'intéresser à nos centrales nucléaires caduques et dangereuses. On risque à tout moment de se faire disperser par une explosion nucléaire intempestive. Mais non, on préfère ennuyer les braves gens et leur interdire de bouffer du fromage. Et de la tomme, en plus, comme si les autres fromages n'avaient rien à se reprocher. Quelle honte !

Même en me creusant la tête, je ne vois aucun rapport avec Fukushima. Ils ont peur des champignons qui garnissent la croûte des tommes, vous savez, les champignons tommiques ? Parce que la tomme vaudoise, c'est tout sauf radioactif, c'est même revigorant au possible. On peut la manger crue ou poêlée, avec du cumin ou naturelle, à l'ail des ours ou aux fines herbes, tendre et fraîche, elle est toujours impeccable. Les accusations mensongères et perfides de Doris Leuthard contre la tomme trahissent bien ses origines germaniques. C'est pas une conseillère fédérale vaudoise qui aurait pris une décision aussi inhumaine. Vous imaginez sa réaction, à Doris, si je proposais d'interdire les röstis ? Ou l'émincé de veau zurichoise ?

Je vois les gars en régie qui s'agitent et qui transpirent et qui me font des signes bizarres. On me dit que je confonds tout et que je comprends rien, que c'est pas un problème de fromage. On me dit que le problème de la tomme, c'est surtout au niveau des déchets. Il paraît qu'on ne sait pas quoi en faire, des déchets, que c'est un truc trop compliqué et que c'est pour ça qu'il faut absolument interdire la tomme. Mais mon pauvre ami, y a aucun problème, tout vaudois digne de ce nom se chargera très volontiers de les faire disparaître, les déchets de la tomme : y a qu'à en faire une tartiflette.

27.05.2011

Ratko Ben Mladic

6'186 divisé par 2'751, ça fait 2,24. 6'186, c'est le nombre de victimes identifiées du massacre de Srebrenica en 1995 et 2'751, c'est le nombre officiel de victimes des attentats du 11 septembre. Ce qui fait que Ratko Mladic, responsable du massacre de Srebrenica, arrêté le 26 mai en Serbie est 2,24 fois plus criminel qu'Osama Ben Laden, exécuté le 2 mai dernier au Pakistan. Ok, je ne compte pas les divers meurtres, crimes et massacres imputables à l'un ou l'autre de ces deux sensibles de la gâchette. De la même façon, Jean-Paul Belmondo a reçu une Palme d'honneur à Cannes pour A bout de souffle. Pas pour Les morfalous.

On fait bien plus de tapage autour de la mort de Ben Laden qu'autour de l'arrestation de Mladic. Ben Laden, il est vrai, était toujours actif. Il semait la terreur de Londres à Madrid en passant par New York. Mladic, lui, était retraité, pépère, planqué dans un village de Voïvodine, la plaine à blé du nord de la Serbie. Du temps de sa splendeur, il terrorisait avec bien plus de discernement et s'en tenait strictement aux Musulmans et aux Croates de Bosnie et du Kosovo. Pourtant, le résultat est net : 6'186 contre 2'751. Joli tableau de chasse. C'est un choix stratégique difficile. Et force est de constater qu'en matière de terreur, un marché local bien exploité rapporte plus que l'international.

C'est ce que certains ont bien compris en Suisse. Non, je ne dis pas que l'UDC est un parti de dangereux racistes. Jamais vous ne me coincerez à dire ce genre de choses publiquement. Ce que je me borne à faire remarquer, c'est que, très loin des charniers de Srebrenica, il y a en Suisse des gens qui pensent que Mladic est innocent. Et qui pensent qu'ils ont toute autorité pour penser ça. Enfin, ils ne présentent pas les choses comme ça, ils comprennent bien que ça signifierait leur mort sociale immédiate. Alors ils disent autre chose. Ils disent que le massacre de Srebrenica n'a jamais vraiment eu lieu. Que c'est un montage, que les victimes étaient des soldats en âge de combattre.

Avec le 11 septembre, ce qu'il y avait de bien, c'était le côté « conte pour enfants pas sage » : une dizaine de barbus islamistes qui massacrent froidement des civils innocents, pour certains occidentaux. Ça correspondait bien au schéma islam-terreur-barbu-minaret-burka-kebab qui forme l'essentiel de notre vision du monde arabo-musulman. Avec Srebrenica, la chose était vicieuse : une armée de soldats blancs et pour beaucoup chrétiens qui massacrent rageusement des milliers de civils musulmans, parce qu'ils sont musulmans. Les soldats de Mladic sont ce qu'on appelle des traîtres à la cause, parce qu'ils renversent les rôles des salauds. Et pour exclure du champ de vision ces malotrus on décide, scientifiquement, de dire que le massacre de Srebrenica n'a pas eu lieu.

Mais les faits sont têtus et Srebrenica a bien eu lieu, pendant trois jours d'un juillet torride de 1995, aux confins de la Bosnie. Une population abandonnée par son gouvernement, par la communauté internationale, même par ses propres forces de police qui avaient fui une nuit avant le massacre. Pour commettre l'irréparable il fallait un Ratko Mladic prêt à toutes les extrémités pour venger d'autres massacres, pour venger son père assassiné en 1945, pour épancher l'inextinguible soif de cette terre qui a bu tous les sangs. Le résultat, c'est 6'186 individus massacrés individuellement puis enterrés, puis déterrés, puis enterrés à nouveau, puis enfin découverts, identifiés et, désormais, inhumés un à un selon leurs coutumes.

2011 est décidément une sale année pour les maniaques génocidaires. Il faut aussi garder à l'esprit que les crimes de Ratko Mladic avaient rejeté vers notre pays des dizaines de milliers de réfugiés qui ont trouvé chez nous une seconde patrie. Cette arrestation devrait donc nous rappeler que la Suisse, même neutre, même riche, même protégée par ses hautes montagnes, la Suisse est au centre de l'Europe et elle ne sera jamais entièrement épargnée par son histoire. Pour la Serbie, c'est la fin d'un interminable isolement politique, libérée qu'elle de ce boulet minuscule et bien trop lourd. La différence avec la Suisse, c'est que nous, l'isolement politique, on est en train de nous y enfermer de plein gré et avec toute la fierté dont nous sommes capables.

20.05.2011

Marc Bonnant, l'élégance du cro-magnon

Les dehors de la civilisation ne suffisent pas toujours à masquer le cro-magnon derrière l'élégant causeur. La bête immonde ne dort en nous que d'un oeil. Elle s'est réveillé très brutalement chez DSK à New York. Comme l'écrivait Maître Marc Bonnant, grand avocat genevois et commentateur érudit : « En chacun de nous réside la « banalité du mal » et elle peut s’exprimer à tout instant si les conditions l’imposent. » La banalité du mal, il en sait quelque chose, le cher maître.

Maître Bonnant est ce qu'on appelle un homme du monde. C'est un grand esprit qui vient d'une grande famille, qui travaille dans un grand bureau décoré de grands tableaux et qui, tous les mois, reçoit de grands chèques. Il est très éduqué et produit des efforts considérables pour que ça se sache. Son métier de bavard, comme on dit à Paris, lui offre l'occasion d'étaler devant le prétoire l'étendue de sa culture, de son raffinement intellectuel, de son élégante férocité, bref, il en jette sérieusement le bonhomme. Avocat, mais aussi éditorialiste, chroniqueur des très riches heures de Genève, Bonnant est partout précédé de sa mèche blanche, et, surtout, de son art oratoire étourdissant.

L'impression qui se dégage d'un tel personnage est univoque. Education, culture, civilisation, morgue, cynisme, bref, l'équipement complet du disciple de Voltaire pour qui seul compte le style. L'époque l'a contraint à remplacer la perruque poudrée et les bas de soie par des lunettes et un porte-cigarettes. Mais c'est bien ce courtisan des années 1760 qu'on croit entendre dès qu'il ouvre la bouche, une catastrophe qui se produit hélas trop souvent. Ainsi les propos qu'il a tenus sur la RSR dimanche dernier sont de ceux qu'on attendrait non pas d'un élégant du grand siècle, mais plutôt d'un ivrogne du moyen âge. Mais c'est si bien dit qu'on s'y tromperait presque.

Interrogé sur l'affaire DSK, son commentaire est le suivant : « Aux Etats-Unis les signes de vitalité de l'homme sont considérés comme autant de péchés ». Maître Bonnant gueule partout qu'il ne hait rien autant que le politiquement correct. Et le voilà qui invente le politiquement correct à angle variable. Pour lui, dire noir au lieu de nègre est probablement hypocrite. Mais dire « signe de vitalité masculine » au lieu de viol, ça, c'est élégant. Bonnant esquisse ensuite un sourire audible, tout en sermonnant DSK comme un ami cardiaque qu'on voit reprendre un troisième whisky. « Sottise », susurre-t-il d'une voix suave, ça ne se fait plus de « trousser une chambrière ». Chambrière : moins drôle que soubrette et presque plus méprisant que conchita.

Le reste du commentaire est encore moins drôle, si d'aventure on avait cru que le début me faisait mourir de rire. Marc Bonnant explique que DSK n'a aucune chance et que c'est un procès inéquitable. Parce que DSK est étranger ? Parce qu'il est riche et puissant ? Non, parce que son accusateur est une femme. DSK l'a violée, il l'a séquestrée, oui, peut-être, mais cette gueuze n'est rien d'autre qu'une sale femme, donc, victime ou pas, on s'en fout. En effet, nous raconte Bonnant, ce puits de science, qui ressemble à s'y méprendre à une fosse septique, aux Etats-Unis, « la femme est sacralisée et sa parole de victime y est considérée comme une parole révélée ». Quels salauds, ces Américains.

Avec un décodeur ça donne ceci : DSK est un un vrai mâle, il a culbuté une putzfrau parce que c'est dans sa nature et on va quand même pas en faire un fromage, de toute façon chez les ricains les gonzesses sont planquées. Et là, c'est moins drôle. Maître Bonnant pose en fait le problème de l'usage que l'on fait de son éducation. Un misogyne, machiste et méprisant, même grand orateur, ça reste un misogyne, machiste et méprisant. Cette érudition délicate au service d'une âme si grossière, c'est comme si on me servait du vomis de chien dans de la porcelaine de Limoges, comme si on mettait de la dentelle de Calais sur un cadavre en putréfaction. Rousseau disait que l'homme naît bon et que la société le corrompt. Ça prouve bien que Rousseau ne connaissait pas Marc Bonnant.

13.05.2011

Pippa Middleton, bandante malgré elle

Durant les bombardements de l'OTAN sur la Serbie en 1999, on avait découvert la notion très subtile de victimes collatérales. L'expression désignait la boucherie humaine produite par un missile sur une population civile inopportunément logée à côté d'un dépôt de munitions. Autrefois on appelait ça des victime innocentes, ce qui est bien fâcheux. En effet le mot innocent est à lui seul une condamnation sans appel de celui qui a commis la fatale erreur. Alors que, vous l'avez bien compris, il ne s'agissait que d'un calcul balistique défaillant, pas d'une intention criminelle. Or le mot collatéral est froid et technique, donc irréprochable ; bref, on achète tout de suite.

D'ailleurs, pas mal de choses et de gens se sont révélés collatéraux avec le temps. On ne sait plus très bien ce qui est collatéral et ce qui ne l'est pas. Exemple : Fukushima. La catastrophe nucléaire est-elle un effet collatéral du séisme ? Ou est-ce la population japonaise environnante qui est victime collatérale de la catastrophe nucléaire ? Autre exemple : l'émission Carré Viiip de TF1. Est-ce que les participants à cette émission sacrifiée sont les victimes collatérales de la débilité congénitale des dirigeants de la première chaîne ? Ou est-ce que ce sont les téléspectateurs qui sont les victimes collatérales de la débilité congénitale des participants à cette émission fort heureusement avortée ?

Pour trancher dans le vif, voilà que vient d'apparaître la Mère de toutes les victimes collatérales, j'ai nommé Pippa Middleton. Non seulement Pippa mettra tout le monde d'accord mais en plus elle renouvelle le genre : après la victime collatérale, voilà la star collatérale. En Suisse, toujours en avance sur notre temps, surtout lorsqu'il s'agit de détester les musulmans et les homosexuels, nous avions déjà notre star collatérale nationale. Xenia Tchoumitcheva, qui semble souffrir d'une éléphantiasis de la lèvre inférieure, ouvre le chemin à Pippa depuis 2007. Car bien qu'ayant perdu le concours de Miss Suisse, Xenia se voit maintenant offrir l'incomparable honneur d'inaugurer des toboggans à Aquaparc. Mais il fallait une Pippa Middleton pour amener le concept à sa perfection. Pour cela, il fallait d'abord un mariage royal.

Et voilà que sa soeur Catherine, duchesse de Cambridge, a officiellement obtenu le droit et le devoir de se faire fertiliser par William, le rejeton de la princesse la plus kitsch de toute l'histoire. Exactement comme les missiles dont nous parlions plus haut, le mariage de Catherine et William vaporise tous ceux qui sont dans son sillage immédiat. Et celle qui, de très, très loin, a été la plus vaporisée, c'est la très infortunée Pippa. Sa royale soeur était sensée absorber seule l'essentiel du choc médiatico-tarte-à-la-crème. La petite Pippa n'avait que le devoir de servir le couple, de fermer sa gueule et, très accessoirement, d'être bandante. Or bandante, hélas pour elle, Pippa le fut au-delà de ses cauchemars les plus macabres.

Son apparition dans un fourreau ivoire boutonné et cousu de dentelles a provoqué une sorte d'érection mondialisée et instantanée. Le couple royal, en une seconde, était relégué au statut de potiches ringards. Twitter et Facebook saturaient, les reporters, la bouche pâteuse et la démarche un rien embarrassée, bégayaient stupidement, les objectifs des photographes pointaient dangereusement vers le bas, bref, c'était un barnum inqualifiable. De témoin de mariage, la pauvre Pippa a aussitôt atteint le top 10 du magazine FHM. Les pornographes de toute la Californie ébauchent furieusement des propositions de contrat à 6 zéros.

Dans la presse britannique on a même repêché depuis des photos de la soeur de la duchesse en train de faire du topless à Ibiza en 2006. Le plus choquant sur cette photo n'est pas sa délicieuse poitrine vue de profil. Non, c'est son visqueux de beau-frère William qui, ostensiblement, la reluque fixement tout en barbotant dans l'eau. Car s'il émergeait de la mer en cet instant, on remarquerait sans l'ombre d'un doute que, bien avant le monde entier, il avait parfaitement identifié les nombreuses qualités de sa belle-soeur. Pauvre Pippa, pauvre star collatérale, pauvre combustible d'une machine infernale, sacrifice inutile pour un dieu jamais rassasié et insensible. On espère seulement pour elle qu'elle soit plus futée que feu la belle-mère de sa soeur. God Save Pippa.

06.05.2011

Patrick, les accords de Schengen et l'arithmétique

Patrick Joye n'a pas une vie facile. Patrick Joye est gérant d'une station service, en Valais, sur la route qui mène à St Gingolph. Le sort s'acharne sur Patrick. D'abord, il travaille dans un endroit, St Gingolph, qui n'est ensoleillé que deux heures par jour en été. Ensuite il passe sa journée sur une bombe à retardement. Chaque fois qu'il repart chez lui, il peut être heureux de n'avoir pas encore explosé avec ses maudites cuves bourrées de sans plomb. En plus, ses clients sont uniquement des conducteurs, la race la plus imbécile que la terre ait produite. Je sais de quoi je cause, j'en fais partie dès que je m'assieds derrière mon volant. Pour couronner le tout, Patrick doit supporter son petit braquage annuel. Et là, vraiment, j'ai envie d'écraser une larme pour Patrick.

 

Son dernier braquage a eu lieu le 19 avril dernier. Vers 3h du matin, une bande de pieds nickelés de Roumanie s'est introduite dans la station à l'aide d'un pied de biche. Le casse du siècle, qu'ils se disaient en ricanant fièrement. Ils sont en effet ressortis avec une quarantaine de cartouches de cigarettes, des boîtes de chocolat, des boissons et un ordinateur. Ainsi munis de leur énorme butin, assurés de passer le reste de leur vie aux Caraïbes entourés de mannequins à bouffer du caviar, ils se sont fait coincer par les flics. Pas dans une course poursuite avec des Chevrolet Corvette, non, dans la forêt, juste derrière la station. C'est à vous dégouter d'être un honnête bandit. Patrick, pendant ce temps, compte ses pertes et remplit des déclarations d'assurances. La routine quoi.

 

Ce genre de récit de la criminalité ordinaire a de quoi enrager n'importe quel lecteur. On se sent plein de compassion pour un travailleur innocent qui subit sans raisons les coups du destin. On voudrait qu'il soit dédommagé, que sa station ne soit plus jamais victime de tels crimes.

 

C'est alors, au détour d'une ligne, que Patrick se risque à une analyse politique de son infortune. Six braquages, voyez-vous, ça finit par faire réfléchir aussi dans les stations service ombrageuses de St Gingolph. Et la conclusion à laquelle parvient Patrick tient en un seul mot : Schengen. Le petit village luxembourgeois serait donc responsable de tous ses malheurs. Depuis qu'on y a signé l'abolition des frontières physiques, et depuis que la Suisse a rejoint ces foutus accords, c'est la chienlit. Ben oui, qu'on se dit en se frappant le front et en haïssant de plus belle notre bureaucratie europhile, à force d'ouvrir nos frontières, les criminels étrangers s'en donnent à coeur joie. A mort les accords de Schengen, vive nos garde-frontières, à mort les salauds d'étrangers et vive Patrick !

 

On referme donc 24 heures, où on a lu cet édifiant article, avec le sentiment d'avoir compris le système. On tape du poing sur la table, on commande un deuxième demi et on jure la mort violente de tous les voleurs roumains. C'est sans prendre en compte trois détails capitaux : Patrick Joye indique qu'il gère sa station depuis six ans et qu'il a subi un braquage par an. Il a donc commencé son travail à St Gingolph en 2005. Or, la Suisse a rejoint les accords de Schengen fin 2008. S'il fallait une preuve matérielle pour dire que les accords de Schengen n'ont aucune influence sur la criminalité, Patrick nous la sert donc sur un plateau d'argent. Voilà pour le premier détail. Le second détail, c'est que Patrick n'a jamais réfléchi au premier détail.

 

Le troisième détail, qui est le plus dommage de tous, c'est que la journaliste de 24 heures enregistre et écrit bien fidèlement les salades que lui sort Patrick. La rédaction passe derrière et n'y trouve rien à redire. Pas une seule question à Patrick du genre : « Depuis six ans ? Mais Schengen n'est appliqué que depuis deux ans et demi. Pourquoi dites-vous ça ? » Et ça se ventile à travers tout le canton à 78'694 exemplaires et c'est lu par 222'000 lecteurs, tous indignés par les mésaventures de Patrick. Le mécanisme est efficace : l'UDC bourre le mou à toute la Suisse en disant que Schengen est une abomination. Une victime de vol par des étrangers se convainc tout seul que ses malheurs sont dus à Schengen. Un journaliste répète les propos de la victime, et le tour est joué. La démocratie directe, c'est super : on vote à tout bout de champ sur des sujets complexes mais comme on est toujours bien informé, y a rien à craindre. C'est ça, la qualité suisse.

15.04.2011

Ai Weiwei, le milliardième importun

Laurent Gbagbo est en résidence surveillée en Côte d'Ivoire. Ben Ali a fui la Tunisie, chassé par son peuple, pour un exil honteux en Arabie Saoudite. Hosni Moubarak s'est fait destitué par le peuple égyptien et meurt dans sa prison. Mouammar Kadhafi est assiégé dans Tripoli et compte les semaines qui lui restent. Bachar el Assad vacille sous les poids des manifestants en Syrie. Le roi du Maroc est forcé à faire des concessions historiques. Le roi de Bahrein fait face au premier soulèvement populaire massif d'une monarchie du Golfe. Le président Saleh du Yémen est en train de succomber sous la violence des protestations. Pendant ce temps, à Pékin, en Chine...

Les révolutions du monde arabe nous émeuvent et nous enthousiasment, à très juste titre. Tous ces dictateurs renversés, ou sur le point de l'être, avaient du sang sur les mains. Ils manipulaient les élections, muselaient la presse, opprimaient l'opposition et s'enrichissaient grâce aux finances publiques. Voilà des crimes ignobles qui méritent la cour d'assises et la prison. Et puis ce sont des crimes bien visibles, bien grossiers. Ils ont un délit de sale gueule presque réconfortant par son évidence. Vous voyez Khadafi et le mot de salopard vous vient immédiatement à la bouche. Mais en voyant Hu Jintao, le président chinois, ce même mot ne vous effleure même pas.

Pourtant le qualificatif de salopard convient tout aussi bien à l'un qu'à l'autre. Oui, Hu Jintao, le président de la République populaire de Chine, est un authentique salopard. Pour des millions de gens dans le monde, et tout premièrement en Chine, cela ne fait d'ailleurs aucune doute. On se demande pourquoi on devrait conférer l'ombre du commencement d'un soupçon de respect au leader d'un parti unique qui dirige un pays gigantesque sans aucune forme de démocratie. Pourtant, d'une manière générale, dans la presse et l'opinion, on entend surtout ce bruit de fond selon lequel la Chine n'est pas mûre pour la démocratie. Et puis le gouvernement chinois, ça n'est pas Ben Ali ou Moubarak, quand même. Non, ça n'est pas la même chose. C'est cent fois pire.

Le sort réservé à Ai Weiwei ne devrait laisser personne indifférent. Ai Weiwei, c'est cet artiste mondialement connu et respecté qui s'est fait arrêter le 3 avril dernier à Shanghai. Le gouvernement a envoyé 50 flics pour saisir tout son matériel et emprisonner aussi ses proches. Depuis deux semaines, on ignore tout à fait où se trouve Ai Weiwei. Ça n'est que la suite logique d'un long face à face entre l'artiste et les autorités chinoises. Ai Weiwei s'est déjà souvent fait emprisonner, la police l'a déjà battu au point qu'il a dû se faire opérer en Allemagne des mois plus tard, et son studio d'artiste a été détruit ou cambriolé plusieurs fois. Ce qui ne l'empêchait pas de se faire inviter à New York ou à Berlin, ou de collaborer avec Herzog et de Meuron, les architectes suisses.

Ai Weiwei, c'est le visage et le travail d'une Chine qu'on ne voit presque jamais dans la presse. C'est une Chine urbaine, intellectuelle, porteuse de valeurs universelles et par conséquent très dangereuse pour le salopard que j'ai cité plus haut. C'est l'antithèse de la Chine des usines et des campagnes, cette Chine encore peu développée qui est le fond de commerce du parti communiste. Et que Ai Weiwei défend pourtant fréquemment dans ses oeuvres. C'est pour cela que son discours est particulièrement subversif et courageux. Et c'est pour cela que le salopard en question a décidé, une fois pour toutes, de l'embastiller. Pour un pouvoir si gigantesque que celui de Pékin, il peut sembler trivial d'accorder tant d'attention à ce qui n'est pas même un milliardième de sa population.

Les régimes autoritaires ne s'intéressent pas tous de la même façon à la question de l'art. Seuls les plus abjects des dictateurs ont eu pour priorité de pourchasser et de censurer leurs artistes. S'en prendre aux artistes, c'est reconnaître la force de l'esprit et la liberté individuelle, et c'est vouloir les anéantir. C'est la forme la plus aboutie et la plus effroyable de la dictature. C'est Staline, c'est Hitler, ce sont ces maniaques qui ne se satisfont pas du pouvoir absolu. Ils n'exigent pas seulement de contrôler les corps, ils veulent posséder les âmes pour les détruire. En emprisonnant Ai Weiwei, le gouvernement chinois participe à ce crime très ancien qui est aussi, heureusement, le formidable aveu de faiblesse d'un père devant son fils turbulent qui finira bien par le renverser.

08.04.2011

Marie-Hélène Miauton, vache sacrée. Ou l'inverse.

« Tous intégristes ? », voilà le titre du papier que Marie-Hélène Miauton, fondatrice de MIS Trend, a publié le 25 mars dernier dans Le Temps. Un papier pétri de ce bon sens qui ne sent pas bon auquel elle nous a habitués depuis tant d'années. On peut s'étonner que Le Temps l'ait même publié, alors même que Madame Miauton avait copieusement insulté la rédaction in corpore quelques semaines auparavant. Il ne s'agit pas ici de critiquer ses idées politiques, de lancer mon gauche contre sa droite. Il ne s'agit pas non plus de son style, ou de l'absence d'icelui. On doit néanmoins se demander si écrire le contraire de la vérité fait vraiment partie de son contrat.

Dans son papier, la retraitée préférée de Pascal Décaillet se lance, en toute humilité, dans une étude comparée des religions chrétienne et musulmane. En 50 lignes chrono. Autant mettre un boeuf entier, avec cornes et couilles, entre deux tranches de pain beurré et appeler ça un sandwich au rosbif. On se souvient alors que Madame Miauton a fait fortune en réduisant des réalités complexes à un seul chiffre. C'est-à-dire en nous soulageant du pénible devoir de faire preuve de discernement. Ce qui ne l'empêche pas de pleurer des larmes de crocodile sur, je cite, « le grand public chez qui l’on entretient volontairement l’erreur sur le sens et l’ampleur d’événements ». Depuis trente ans qu'elle est experte sur l'entretien des erreurs dans le grand public, vous pouvez donc la croire.

Sur le fond maintenant, Madame Miauton nous explique que le passé de la religion chrétienne est bien moins pire que le présent de la religion musulmane. Voilà sa version : « ...les musulmans ... ont inventé la polygamie, le port du voile, l’enfermement ménager, l’excision, voire la lapidation ». Et maintenant voilà la vérité : 1. La polygamie : dans l'Ancien Testament, commun aux juifs et aux chrétiens, antérieur au Coran de 1'000 ans, le roi Salomon a 700 épouses. 2. Le port du voile : les Grecs et les Assyriens, entre autres, ont imposé aux femmes le port du voile des milliers d'années avant les musulmans. 3. L'enfermement ménager : la liste des peuples qui ont remisé les femmes au foyer est infinie, et même ma mère en a subi les conséquences. 4. L'excision : une pratique d'origine animiste, très antérieure à l'irruption des religions monothéistes. 5. La lapidation : un usage que les hommes ont développé dès qu'ils ont appris à se servir de cailloux.

Madame Miauton affirme que « ...la religion chrétienne a encouragé un respect assez moderniste de la femme, ne serait-ce qu’en raison de la place immense de Marie, mère de Jésus, dans son rite. » Ecoutons maintenant le prêtre Jean d'Orléans, qui donna un sermon le dimanche 12 avril 1267 dans une petite église parisienne. Voici un extrait authentique de ce sermon : « Aujourd'hui beaucoup de femmes folles sont parées avec tant d'impudence, et elles ont de si malhonnêtes manières de courtisanes. O femme, que tu es sotte de tuer et de détruire les autres ». Ou encore ceci : « Le discours d'une femme allume comme le feu, leur toucher salit et infecte ». Il conclut en disant qu'il « a trouvé la femme plus amère que la mort ». Quel respect, et quel modernisme en effet.

Plus loin, ceci : « On n’a encore jamais connu de peuples sans religion ». Et la France, laïque depuis plus d'un siècle, ça compte pour beurre ? Ensuite : « Dès que le régime soviétique est tombé, ... les chrétiens se sont relevés, aussi nombreux qu’avant ». Encore faux : les chrétiens des anciennes dictatures communistes n'ont regagné les églises qu'en nombre étonnamment restreint. Etc, etc, etc. Sur toute la longueur de ce petit texte, Madame Miauton concentre donc un nombre étourdissant de contre-vérités et d'approximations. Mais pourquoi ce texte est-il à ce point révoltant ? Après tout, aucun auteur n'a le monopole de l'erreur, de bonne ou mauvaise foi.

Ce qui est révoltant dans ce texte, c'est la démagogie haineuse qui en suinte. Sa façon de critiquer l'Islam, en soi un exercice incontestable, c'est passer la religion chrétienne au lavage et en nier en bloc toutes les vicissitudes. C'est susurrer à l'oreille de ses lecteurs : « Vous n'êtes pas méchants, vous êtes innocents de tout crime ; mais eux, là-bas, eux sont abominables et responsables de tous vos malheurs ». Et ce désir d'opposition entre « eux » et « nous », fondé sur un mensonge, porte le nom d'incitation à la haine. Madame Miauton ne peut que réussir dans cet exercice d'une affligeante facilité. Mais l'histoire nous apprend qu'elle risque aussi d'en être elle-même la cible.

01.04.2011

Romain Simenel, montreur d'ours moderne

Hier à la radio, j'ai entendu un type qui m'a crispé. Avant de vraiment m'énerver, j'ai vérifié qu'il ne s'agissait pas de moi-même. Mais non, il s'appelle Romain Simenel. Ce nom ne vous dira rien. Tant mieux, nous pourrons très vite l'oublier. Sur France Culture Romain Simenel racontait qu'il a vécu une grande aventure scientifique et humaine au Maroc. Et maintenant il voudrait que ça se sache.

Romain est ethnologue. En soi, une profession défendable. Pas plus que trader, pas moins qu'agent de circulation. Et comme il est ethnologue, Romain, il doit faire de l'ethnologie. Il étudie donc des peuplades et leurs moeurs, et puis il en tire certaines conclusions sur l'humanité en général. Ainsi l'ethnologue observerait avec intérêt notre inexplicable fixation sur les minarets. Il pourrait conclure que les peuplades alpines ressentent des fascinations contrariées à l'endroit des religions exogènes. Et que ces fascinations se manifestent par des queues de cheval et un rire généralement idiot. On vous le dit, un métier honorable – et qui le resterait s'il n'était pas pratiqué par des Romain Simenel.

Le sujet du livre de Romain est une peuplade du sud du Maroc, les Aït Ba'amran. Il est allé vivre quelques mois avec les Aït Ba'amran, comme dans ces reportages d'Entrevue intitulés « Dans la peau d'un SDF, d'un intouchable ou d'un drogué ». A l'écouter, il donne l'impression d'avoir rencontré non pas les Aït Ba'amran mais les héros d'un roman de Paolo Coelho. Un peuple pétri d'une sagesse du fond des âges, aux traditions immémoriales, une communauté proche de la terre, etc. Une sorte de « Guerre du feu » version Max Havelaar. On se sent bête dans son auto avec son téléphone portable. On rêve de galette cuite au feu de bois et de noces champêtres sous les étoiles.

La réalité de ce qu'il décrit est pourtant très commune. Comme dans la plupart des peuples peu développés de la terre, la seule loi est celle du plus fort, le mariage y est une affaire strictement reproductive et la religion une question de vie ou de mort. Romain Simenel décrit donc une réalité sociale moyenâgeuse qui ne trouve grâce à ses yeux que parce qu'elle a cours très, très loin de son café, de son 3 pièces et de sa voiture. Qu'il vienne étudier l'islamophobie des Appenzellois ou le chômage des Lyonnais, je doute qu'il le fera avec le même enthousiasme et la même admiration.

Si un Breton décidait de faire épouser sa fille à Romain au titre qu'il est éduqué et qu'il vient de la ville, il s'en scandaliserait avec raison. Si ce même Breton, face à ce refus, lui offrait sa deuxième fille, puis sa cousine, puis tous les membres féminins non mariés de sa famille, comme des vulgaires bêtes de somme, alors Romain appellerait les flics. Mais comme c'est un membre du peuple Aït Ba'amran, alors soudain c'est vachement authentique et sociologiquement fascinant.

C'est une caricature de l'étudiant oisif et voyeur, que la misère noire, l'ignorance, le machisme et la superstition fascinent tant qu'ils sont lointains. Il sait qu'il va bien vite se casser, lui, et laisser sur place ses petits camarades provisoires de jeu. Pour se donner bonne conscience et vendre du papier, il en fait un conte merveilleux. Avec un titre qui mérite la légion d'honneur de la masturbation intellectuelle : « L'origine est aux frontières ». En clair ça donne : plus c'est loin, plus c'est con.

Il y a sur la place du Marché de Vevey une agence de voyages. Une des vitrines est couverte de photos de destinations exotiques. Pour les illustrer, on a choisi des visages d'enfants. Je les ai regardés l'autre jour et ça m'a frappé : tous ces enfants, sans exception, sont très pauvres. Vêtus de haillons, le visage et les cheveux poussiéreux, ils illustrent la chanson d'Aznavour, « il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Ils sont pauvres et c'est en soi exotique, comme une qualité intrinsèque pour nous, ridiculement riches. Pauvres, donc authentiques, donc heureux.

Enveloppé de sa légitimité académique, Romain Simenel fait exactement la même chose. Il agite devant nos yeux le spectacle d'une misère et d'une violence sociale très lointaines et donc sans danger. Ça lui permet de les trouver belles, comme un serpent venimeux dont on s'approche volontiers parce qu'il est derrière deux centimètres de verre sécurisé. Pourtant la misère qui nous entoure n'a rien de pittoresque. Pour ça, il y a les prisons et les hôpitaux.

25.03.2011

Liz, viens en Suisse, Richard y est déjà

A l'internat de Saint Maurice, nous avions tous des photos collées dans nos armoires. Pour la plupart d'entre nous, c'était des clichés de Top Gun, les premières photos de Claudia Schiffer ou de Sharon Stone. J'avais tout cela bien sûr. Mais j'avais aussi un portrait de Liz Taylor. Un de ses plus fameux portraits, celui où sa robe à bustier doré enveloppe sa poitrine plus qu'elle ne la soutient, les cheveux de jais ramenés en arrière, les lèvres carmin menaçant de s'ouvrir, des diamants aux oreilles et sur le cou et les yeux lilas qui vous transpercent. Ah ! souvenirs des premiers émois hormonaux.

Oui, mais non, en fait. C'est vrai que Liz Taylor, décédée cette semaine, a rendu fous sept maris et des millions d'hommes dans le monde. La bouche, la poitrine, la peau, les yeux, etc. Et pourtant, Liz, c'est beaucoup plus que tout ça. J'ai donc sauté sur mon ordinateur pour la venger lorsque j'ai entendus les commentaires qui ont accompagné son décès. Sur CNN, un empaffé classe mondiale tenait des propos ignobles. Le genre de mecs qui sait tout sur les stars, qui va, comme un maquignon, leur soulever la babine pour vous exhiber l'impressionnante dentition. Une sorte de fils de Stéphane Bern et de Jérôme Rudin.

Et l'empaffé en question disait ceci : pauvre Liz Taylor, tant mieux qu'elle est morte, après qu'elle s'est tellement compromise et enlaidie depuis dix ans ; tant mieux qu'on puisse enfin s'en souvenir comme la bombe sexuelle qu'elle fut il y a quarante ans. Moi je dis : dommage que c'est pas toi qui est mort, connard. Dommage, vraiment, parce que si malgré tous les films de Liz Taylor, malgré son talent, malgré sa vie, malgré son activisme, malgré sa force de caractère, tout ce que tu sais dire, c'est que Liz Taylor avait une super paire de loches, tu mérites de finir comme Marc Antoine à la fin de Cléopâtre. Pour ceux qui n'ont pas vu, Marc Antoine meurt dans d'atroces souffrances.

Oui parce que Liz Taylor, c'était beaucoup plus que tout cela. Ceux qui ont vu La chatte sur un toit brûlant ou Qui a peur de Virginia Woolf le savent. C'est une des très rares actrices dont le talent parvenait à éclipser la beauté, ou qui pouvait rendre sa beauté indispensable à son talent. Liz Taylor a mené sa vie sans rien renier en assumant absolument tout : au début, c'était ses formes et ses yeux ; ensuite, ce furent ses divorces et les scandales en série ; enfin, ce fut l'infirmité et la décrépitude d'une femme percluse de douleurs. Mais qui venait sur le plateau de Larry King avec ses bijoux et son sourire, sans jamais se plaindre ou accuser, la bouche pleine de sage ironie.

Son rôle de Maggie the Cat dans La chatte sur un toit brûlant est pour moi le rôle de sa vie : une femme dans un monde d'hommes, qui comprend que rien ne changera mais qui en tire son parti sans jamais cesser d'être elle-même. Qui est prête à toutes les humiliations pour sauver son amour parce qu'elle sait que l'amour et l'honneur n'ont rien en commun. Qui sait quand et comment elle devra jouer de ses charmes sans jamais se compromettre. Et qui hurle à Paul Newman : Maggie the Cat is alive ! Cette Liz Taylor, c'est certain, vivra pour toujours.

Richard Burton, le plus grand amour de sa vie tumultueuse, est enterré en Suisse. Ensemble, ils formaient un de ces couples mythiques qui s'adorent et se haïssent dans un torrent de baisers, de diamants et de gifles. Je suis allé sur la tombe de Richard Burton à Crans-sur-Céligny, il y a quelques années. C'est un endroit poétique et solitaire, une tombe très simple sous les arbres. Ça conviendrait très bien à Liz Taylor comme dernière demeure, auprès de son cher Richard. Et puis ça redonnerait un peu de vie à cet endroit si calme. Imaginez un peu, ces deux macchabées se lançant des verres de whisky au visage avant de faire sauvagement l'amour sous les ormes sans feuilles.

18.03.2011

La démocratie, c'est de la merde

La démocratie, c'est de la merde. Très honnêtement, c'est le système le plus merdeux qui ait été inventé par l'humanité. Pourtant on a tout essayé, monarchie, théocratie, gynocratie, phallocratie, ploutocratie, autocratie, aristocratie, anarchie, oligarchie, pharmacie, tauromachie, acrobatie, et j'en passe. Fallait-il pas qu'on se rabatte sur la démocratie, le plus mauvais, le plus emmerdant de tous les systèmes politiques. Et ce ne sont pas les preuves qui manquent.

Prenez le Japon. Un séisme de magnitude 9 suivi d'un tsunami, c'est déjà une entrée consistante. Ajoutez une catastrophe nucléaire avec 4 réacteurs en fusion et vous avez un truc tout à fait indigeste. Bon, c'est le Japon. Les Japonais, sous la contrainte américaine, ont jeté leur bienheureuse monarchie absolue d'avant-guerre. Ils l'ont remplacée par une de ces foutues démocraties. Et maintenant tout le monde a tout le temps le droit de tout savoir. Résultat, c'est le bordel.

Transposez le truc dans la riante Ukraine des années 80. Là, pas besoin d'évacuer le périmètre et d'informer le monde entier. Vous commencez par nier en bloc la totalité des faits. Ensuite vous admettez 20% du problème. Enfin vous envoyez des milliers de chômeurs au casse-pipe obligatoire pour couler une chape de béton sur le réacteur. Les cancers de la thyroïde, les poissons à trois têtes, ce sera à vos lointains successeurs de s'en occuper. Ou pas. C'est toute la beauté de la dictature.

Dans les années 30 le Japon aurait fait pareil, avec classe en plus. Imaginez des milliers de nettoyeurs nucléaires allant crever volontairement à Fukushima. Imaginez cette procession de kamikazes avec un foulard à drapeau rouge et blanc noué sur le front, un sabre au côté et des prières plein la bouche. Ce serait autrement plus efficace et plus cinématographique que ces foutus hélicoptères qui lâchent leur eau de mer sur le réacteur comme un chien pisse sur un lampadaire.

En Libye, c'est pareil. Voilà un pays qui fonctionnait comme du papier à musique. Le même chef depuis 42 ans, une population totalement subjuguée, des ressources pétrolières disponibles au prix d'usine et livrées à domicile. A part l'attentat occasionnel ou le financement de terroristes irlandais, un régime exemplaire. Vous imaginez l'UE avec un gaillard comme Kadhafi à sa tête ? On aurait vite fait de remettre de l'ordre, de stopper l'immigration illégale et de rétablir enfin la peine de mort.

Et voilà que dans ce paradis absolu, une bande d'agités se met à réclamer des droits, comme s'ils en manquaient. Je schématise un peu, mais il aura fallu qu'on dise « démocratie » et patatras, la paix libyenne éclate en morceaux. Armée, avions de combat, réfugiés, bombardements de civils, morts par milliers, tout ça parce qu'on a voulu la démocratie. Résultat, encore une fois, c'est le bordel.

Même tragédie en Côte d'Ivoire qui vivait dans une paisible oligarchie avant qu'on s'y mêle de démocratie. Voilà ce bon Laurent Gbagbo forcé de défendre son fauteuil de président contre l'infâme démocrate Alassane Ouattara, qui n'est probablement même pas corrompu, le con. En ce qui concerne l'Egypte et la Tunisie, il nous reste les yeux pour pleurer. Deux amis de l'Europe, paisibles, sages, bon gars, renversés par une bande de jeanfoutres. Vraiment, quel bordel !

Et en Suisse alors ? Le monde entier le sait, y en a point comme nous. La démocratie, on connaît, on est même expert. Et on a donné, merci. Même si nous sommes parfois un peu lents, on a fini par comprendre que ça ne marche pas. Trop d'étrangers, un marché de l'emploi ouvert à tous les vents, des valeurs familiales qui se délitent, et plus grave, plus personne qui connaît l'hymne national.

La stratégie est simple : d'abord, on discrédite l'initiative populaire en vous posant des questions connes toute l'année. Ensuite on discrédite le fédéralisme en prenant toutes les décisions cruciales à Zurich. Enfin on discrédite la neutralité en insultant ouvertement tous nos voisins. Il ne reste plus alors qu'à discréditer le gouvernement, ce que nous faisons déjà depuis 15 ans. Et on remplace tout ce merdier par un homme fort à lunettes. Ah, quel bonheur ! Plus de démocratie ! De l'ordre, enfin !

11.03.2011

Corinne Ingold, une anti-UDC en or

J'ai la chance infinie d'avoir un petit garçon de 3 ans et demi. Depuis janvier il a développé une vraie fascination pour les téléphones portables. Et chaque personne qui pénètre chez nous est soumise au même traitement. Mon fils se plante devant l'intrus et exige calmement : « Je veux voir ton téléphone ». Certaines personnes sont plus réticentes que d'autres à laisser un bambin maltraiter leur iPhones. Alors elles mentent et disent : « Oh, désolé, je n'ai pas de téléphone ». Mais à la hauteur des yeux de mon enfant, la poche du manteau trahit le propriétaire. De ses petits doigts, il palpe, estime et puis plonge enfin dedans pour en retirer l'objet désiré. Son expression semble dire : il est inutile de mentir.

Je peux faire croire à mon fils que Dieu existe ou que Papa est le plus fort de tous les Papas. Mais lorsqu'il s'agit de ce qui le concerne vraiment, seule son expérience compte. Rien ne l'arrêtera tant qu'il n'aura pas obtenu satisfaction. Nous grandissons tous, hélas. Nous perdons notre naïveté mais aussi notre obstination : les déceptions nous rendent blasés et craintifs. Par dessus tout, nous préférons notre tranquillité. Que valent la vérité et la justice contre le confort d'un 4 pièces en copropriété, d'une voiture neuve tous les trois ans et de vacances à la mer. Ainsi lorsque l'UDC nous balance ses statistiques, ses études et ses sondages, nous restons de marbre. Pour beaucoup, nous pensons : « Après tout, pas de fumée sans feu ». Et nous les laissons faire.

Ça n'est pas l'approche de Corinne Ingold, candidate PLR à la municipalité de Villeneuve. Corinne Ingold a récemment publié un courrier des lecteurs dans le journal gratuit « Le Régional », dont je vous livre un résumé. Selon l'UDC, les Villeneuvois sont en priorité soucieux de leur sécurité. Ah bon, répond Corinne Ingold. Pourtant ces mêmes Villeneuvois ont répondu dans un récent sondage qu'ils se sentaient en sécurité. Le nombre de délits publié par la police est même en dessous de la moyenne cantonale. 900 délits commis en 2009 ! hurle l'UDC sans citer ses sources. 413, répond Corinne Ingold avec les statistiques officielles. Pour « plus de la moitié » des Villeneuvois la présence étrangère serait une source d'inquiétude, affirme encore la bande à Blocher. Or dans le sondage, seulement 5,9% d'entre eux disent que cela les inquiète. 50% d'augmentation de la criminalité, 100% d'augmentation de l'inquiétude : merci l'UDC.

Evidemment, on accusera Corinne Ingold de faire sa propre campagne politique partisane. Eh bien tant mieux, qu'elle mène sa campagne si elle la mène comme cela. Lorsque le centre droit comptera dans ses rangs plus de Corinne Ingold, alors l'UDC commencera peut-être à perdre sa base électorale. De toute façon, c'est une certitude, la bande à Blocher finira par s'affaisser et reviendra vers son socle naturel autour des 20%. Le but des opposants à cette bande, qui représentent tout de même 70% de la population suisse, n'est pas de lui causer du tort ou de l'accuser de racisme. Le but, c'est de limiter au maximum les dégâts que ce parti peut causer à nos institutions et à notre société tant qu'il en a la capacité. L'UDC est le symptôme d'une maladie dont nous guérirons. Mais il lui reste quelques années pour défigurer durablement ce pays. Ce qu'un mouvement comme celui-là détruit en quatre ans, on peut mettre quarante ans pour le reconstruire.

Corinne Ingold termine son petit papier par une remarque que l'on m'a très souvent faite. « Ne réponds rien, ça leur fait de la pub », l'a-t-on prévenue. Ah, voilà le criminel absolu, la potion magique de ce parti : le silence. Quoi qu'on dise sur l'UDC, une espèce de sagesse populaire veut qu'on lui apportera des voix. C'est d'ailleurs la sempiternelle réponse que font les élus UDC face aux critiques : « Continuez à nous baver dessus, on parle encore plus de nous grâce à vous ! » On devrait donc se taire et laisser passer les mensonges, les manipulations, les menaces, même lorsqu'on en est conscient. Mais ça, ça n'est pas du silence, c'est de la peur. Corinne Ingold n'aime pas les mensonges et elle n'a pas peur. On dit que le silence est d'or. Ça n'est pas toujours vrai. Pour Corinne Ingold, au moins c'est plus clair.

25.02.2011

Yves Nidegger, avocat, juge et bourreau

Après des décennies de dictature militaire, le monde arabe, enfin, se soulève. Or voilà qu'à Lampedusa, l'île italienne proche des côtes africaines, on assiste à un véritable embouteillage de boat people fuyant la misère et l'incertitude. La question qui se pose aux Suisses est donc très concrète : devons-nous accueillir ces hommes et ces femmes dans notre pays ? Pour Yves Nidegger, Conseiller national genevois UDC, qui s'exprimait hier dans 24 heures, la réponse est également simple : non. Il s'exprime, c'est son droit. Mais les raisons qu'il invoque méritent qu'on s'y arrête.

 

Voilà ce qu'il dit : « Il n'y a qu'une solution : renforcer les frontières suisses en y envoyant des gardes-frontière, plutôt que de leur demander de contrôler des touristes anglais aux aéroports ». On m'objectera que ce ne sont pas là des raisons pour repousser les réfugiés mais des moyens pour le faire. C'est le mot « touristes anglais » qui change tout. Qui sont les touristes anglais, et en quoi sont-ils moins suspects que les aspirants réfugiés du monde arabe ? C'est très simple : les uns sont riches, les autres sont pauvres. On ne prête qu'aux riches, et Nidegger en fait un principe politique.

 

Ça sonne cynique mais plein de bon sens : on choisit son immigration et on caresse les riches dans le sens du poil. Mais oui, pourquoi donc ennuyer ces gros dépensiers avec d'humiliants contrôles d'identité, quand on sait que de futurs trafiquants de drogue et des chômeurs en puissance se glissent dans nos Alpes de neige. Les réfugiés qui se présentent à nos frontières sont, assure Nidegger comme s'il les avait tous rencontrés personnellement, « des migrants économiques, des jeunes hommes sans famille, certains sont certainement des prisonniers de droit commun ».

 

Fort de la victoire de son parti sur ce thème en novembre dernier, Nidegger induit que ces réfugiés sont donc des criminels étrangers. Sans autre forme de procès, cet avocat endosse la toge du juge et condamne, sans preuves, sans témoins, et sans appel. Attention, il serait faux de croire que Nidegger manque de coeur ou de charité. En d'autres termes, il n'est pas méchant. Seulement, il manque de cerveau et de perspective historique. Il est donc bête, tout simplement. L'intérêt de la Suisse ne consiste pas à pratiquer cette différenciation entre deux types d'étrangers : riche et pauvre.

 

Car les plus néfastes ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Rappelons par exemple le souvenir de Bradley Birkenfeld, cet indélicat gestionnaire américain de l'UBS, qui aura coûté à toute la Suisse beaucoup plus que des milliers de chômeurs, sans parler des dégâts d'image. Rappelons aussi le souvenir d'Hervé Falciani, cet informaticien français de la banque HSBC à Genève, qui a volé et trahi son employeur et sali toute une industrie par sa seule soif d'argent. Voilà pour les « touristes anglais », chéris de Nidegger, ces étrangers riches et forcément honnêtes donc bienvenus.

 

Pourtant, tendre la main au bon moment à la bonne personne peut se révéler très payant. Ainsi lorsque la révolution hongroise a été écrasée dans le sang en 1956, notre pays a accueilli sans hésiter des dizaines de milliers de réfugiés. Or ces réfugiés venaient directement du ventre de la bête immonde, l'URSS, notre ennemi absolu à l'époque. D'un seul coup, la Suisse a acquis une bonne main d'oeuvre à bon marché. Elle a aussi envoyé un signal fort aux peuples qui se trouvaient de l'autre côté du rideau de fer : notre démocratie est plus forte que vos dictatures.

 

Son rejet des réfugiés arabes a tout d'une prière. Imaginez Nidegger à genoux qui supplie : « S'il vous plaît messieurs les bougnoules, laissez nous nous engraisser à mort avant votre inéluctable victoire sur nous ! laissez nous un dernier hiver à Verbier ! une dernière bouffe à La Réserve ! un dernier single malt ! Vous allez tous nous envahir et violer nos femmes, nous le savons, c'est bien dommage, mais de grâce, laissez nous reprendre un peu de foie gras et de Château Lafite ! »

 

Oiseau de malheur, oracle à deux sous, pitoyable pythie, prêcheur de grande trouille, exciteur de sueur froide, où est votre confiance en notre démocratie, en notre histoire, en notre population, en l'humanité ? Qu'avez-vous fait de votre optimisme ? Pourquoi vos rêves ressemblent-ils tant à un gros lingot d'or, froid, dur et métallique ? Qu'avez-vous d'autre à nous proposer que la peur, la peur, et encore la peur ? Prenez des anxiolytiques et foutez-nous la paix avec vos cauchemars. Et pas de panique, c'est pris en charge pas l'assurance.

18.02.2011

Lettre à un Obwaldois de l'opposition

Cher Markus. Je suis dans l'obligation de te tirer les oreilles, malgré toute l'affection que je te porte. Au début, j'éprouvais pour toi et tes semblables une sympathie authentique. Comment ne pas admirer le courage donquichottesque d'une poignée de couillons qui savent, quel que soit l'enjeu politique, qu'ils vont se prendre une branlée monumentale. Les Obwaldois de l'opposition ont souscrit à un abonnement à vie pour une défaite à 70% et ça n'a pas l'air de les défriser. C'est comme Cyrano de Bergerac qui se bat seul contre des régiments de soldats et d'hypocrites. La différence, vois-tu mon cher Markus, c'est que Cyrano gagne à la fin.

Aujourd'hui, à Sarnen, Obwald, tu es presque le seul à voter contre les initiatives sur les minarets ou sur les criminels étrangers, ou pour les initiatives sur la justice fiscale et sur les armes à domicile. Avec une macabre prévisibilité, tu ne dépasses que très rarement les 30%. Au Grand conseil tu es inexistant, comme dans les municipalités. Et c'est cela qui me fait souci. Avec le temps, tu devrais avoir compris que ta cause est définitivement perdue. Que la droite et l'extrême droite, chez toi, ne sont qu'un seul et unique parti. Qu'aussi longtemps que ces 70% d'électeurs de droite décident de l'avenir - ou l'absence d'avenir - de toute la Suisse, tu as autant de chance de gagner une élection que de tomber sur un autre invité que Céline Amaudruz chez Pascal Décaillet.

Tu es un thon rouge en méditerranée, un dictateur en Afrique du Nord, une Swatch au poignet de Sarkozy, une bouteille de bon vin sur ma table, un neurone dans le cerveau de Freysinger, une prostituée mineure dans la villa de Berlusconi : tu n'as aucune chance et tu le sais. Alors sois raisonnable, abandonne. Sans tristesse et sans états d'âme, baisse les bras.

La solution est simple. Viens vivre ici, entre Lausanne et Genève. On t'accueillera au centre de réfugiés de Nyon. Personne n'y trouvera rien à y redire - à part bien sûr Pascal Décaillet, Marie-Hélène Miauton, Jean Romain, Philippe Barraud et Uli Windisch. Pour parfaire ce nettoyage ethnique des idéologies, nous enverrons cette bande de joyeux drilles en exil permanent à Sarnen. Toute la mesure de leur talent pourra enfin s'y déployer en terre amie. Au début ils seront logés aux frais de Mme Miauton. Ensuite ils iront lécher les bottes noires de Christoph Blocher pour qu'il leur offre la Feuille d'avis de Sarnen. Ce qu'il fera sans hésiter, le lectorat lui est acquis. On y lira de brillants articles contre la gauche élitiste qui dirige tout dans ce pays, comme tout le monde sait.

Sans ton opposition stérile, ayant enfin la possibilité d'exprimer tout son potentiel électoral, Obwald deviendra un eldorado pour la droite identitaire du monde entier. Avec des lois votées à 95% - on ne sait jamais, et puis les malades mentaux ont le droit de vote, comme les femmes - Obwald laissera aux authentiques patriotes la possibilité de gouverner sans tracas administratifs. Le bon peuple lira les papiers de Décaillet, enfin exilé en terre à 80% catholique, et de Jean Romain, enchanté par le rétablissement de la punition physique à l'école. Grâce à eux, Obwald pourra, le coeur joyeux, rétablir la peine de mort et le vote à main levée, et abolir le suffrage féminin et les assurances sociales. Ils seront libres enfin de revenir dans la Suisse idéale de 1723, blanche, virile et chrétienne. Tremblez, bougnoules !

Quant à toi, pauvre Markus. Eh bien toi, tu constateras que tes voisins immédiats sont peut-être majoritaires chez eux, mais que sur l'ensemble de la Suisse, ils comptent désormais tout autant que les Obwaldois de l'opposition. Quoi qu'ils décident, les habitants des zones urbaines sont désormais la portion congrue de ce pays. Ce sont les locomotives économiques, politiques, sociales et financières de la Suisse. Mais on préfère les taxer de gauchos. On laisse ensuite le champ libre à Obwald qui, avec ses 33'000 habitants, peut nous dicter notre politique étrangère et fiscale. Mais l'histoire n'est pas écrite, le jeu n'est pas terminé. La seule existence des Obwaldois d'opposition nous rappelle que la seule défaite, c'est de ne plus voter. C'est de croire que, de toute façon et quoi qu'on fasse, les autres ont déjà gagné. Aussi longtemps qu'une minorité fait entendre sa voix, même ténue, même perdante, cette petite voix donne au pays tout entier sa signification et sa fierté.

11.02.2011

Il faut sauver le soldat Reimann

Depuis hier, je me frotte les yeux. Je suis tombé dans Le Matin sur un article si renversant que je me crois victime d'illusions d'optique. Comme si, juste après avoir pris connaissance des services offerts à Vevey par « Jessica, travesti, porno-star, seins refaits » et à Payerne par « Lorena, poupée manga, poitrine XXL », je tombais sur un article qui explique comment les Appenzellois ont finalement décidé de voter intelligemment.

Il faut dire que tout dans cet article a de quoi provoquer l'incrédulité complète. On nous présente la photo en pied d'un jeune politicien d'extrême-droite. Rien que ces mots, « jeune politicien d'extrême-droite », évoquent les excès de gel capillaire de Kevin Grangier ou les cravates acryliques de Gregory Logean. On se représente immédiatement le cheveu ras ; le léger embonpoint, résultat de libations patriotiques exaltées ; la paire de lunettes et l'air généralement martial et béat du jeune qui rêve de plaire aux vieux.

Or l'article trompe totalement sur la marchandise. Car Lukas Reimann, Conseiller national UDC de St Gall, a l'air dangereusement normal, plutôt élégant et presque – ah, vais-je oser ! - intelligent. Rien que ce sentiment me bouleverse : cette mouvement irrépréhensible d'approbation envers l'ennemi absolu. En face de lui, Fulvio Pelli a l'air d'un croquemort avec une gueule de bois : on s'attend à ce qu'il rende les derniers honneurs en se trompant sur l'identité du macchabée, et avec une haleine de cow-boy en plus.

On doit donc accepter qu'il est physiquement envisageable de faire partie de l'UDC sans avoir l'air, soit d'un agent de sécurité ukrainien, soit d'un pensionnaire du zoo de Bâle, soit les deux. A la lecture du contenu de l'article, on reçoit alors un choc plus terrifiant encore. Car Lukas Reimann ne propose pas, comme on pouvait s'y attendre, d'inscrire dans la Constitution l'obligation pour tout Suisse naturalisé de se faire tatouer une croix suisse sur le cul. Non, il fait une proposition apparemment sensée et même réjouissante.

Lukas Reimann vient en effet de déposer un projet d'initiative exigeant que les parlementaires rendent publics les revenus de leurs divers mandats. C'est depuis longtemps une proposition de mon camp (ici, un indice subtil : je ne suis pas de droite) et voilà que Lukas Reimann la reprend à son compte. Voilà de la bonne politique, qu'on se dit en le lisant : une bonne idée n'a pas de camp, et comme le disait Tony Blair, il n'y a pas de gauche ou de droite, il y a ce qui marche et ce qui ne marche pas.

Donc, Lukas Reimann, Conseiller national UDC, apparemment sympathique et élégant, fait une proposition apparemment sensée et réjouissante. Avouez que jusque là, ça justifie amplement de ma part de descendre plusieurs litres de Corbières premier cru pour me remettre. Ce que j'ai donc fait hier soir, m'accompagnant d'une généreuse assiette de pâtes carbonara.

Et voilà le résultat de mes cogitations. Lukas Reimann demande la transparence sur les liens qui existent entre les élus et les lobbys qui les paient. Et c'est finement joué, Christoph. Pourtant cette manoeuvre consiste, comme toujours, à agiter la main gauche pour faire oublier ce que fait la main droite. Devant le problème grandissant de sa propre transparence financière, l'UDC envoie Reimann au casse-pipe. Voilà une initiative qui fera reluire l'image du parti sur ces questions, qu'importe si – surtout si - la défaite semble assurée. Conclusion : malgré tout, il faut sauver le soldat Reimann.

 

04.02.2011

L'Egypte d'Oum Kalthoum

La révolution égyptienne, voilà de quoi reprendre une louche d'émotion démocratique béate. Si on fait le parallèle avec la chute du Mur de Berlin, ça devient beaucoup plus compliqué. Parce que pour démonter les Pyramides de Kéops, même avec 80 millions d'Egyptiens furieux, ça risque de prendre dans les 25-30 ans. On peut aussi essayer de chasser Moubarak, voilà une bonne idée. Mais depuis les aventures de Moïse, on doit compter sur cette fâcheuse habitude qu'a la mer Rouge de se retirer devant les fuyards. Et ce pharaon de carnaval pourrait s'en tirer les pieds secs pendant que les foule de ses assaillants se ferait engloutir sous les flots.

 

Où qu'on porte le regard en Egypte, la situation est donc un tantinet bloquée. Le vieux Hosni, malgré l'état de ses artères et (surtout !) celui de sa teinture de cheveux, semble bien s'accrocher au rideaux. Et puis ses molosses commencent à tâter sérieusement au mollet de manifestant, le plus tendre et le plus juteux qui soit. Alors, où trouver l'espoir, la raison de croire que l'Egypte, un jour prochain, va se libérer et devenir une grande démocratie arabe ? Qui peut encore nous y faire croire ?

 

La réponse est pourtant évidente : la Dame, avec un grand D. Car c'est ainsi que le général de Gaulle l'appelait. Elle, c'était Oum Kalthoum, la plus grande diva du monde arabe, celle qui électrisait les foules du Caire à Tokyo en passant par Damas et Paris. Ecoutez une seule fois cette voix qui se lamente, « Ah, habibi !... », et vous êtes à jamais envoûté. Parce que Oum Kalthoum, c'est l'Egypte de la poésie, l'Egypte d'une pauvresse qui se réincarne en déesse par la force de sa voix. Et cette Egypte, depuis les temps immémoriaux de Nefertiti, c'est une femme.

 

Je ne sais pas si vous avez bien regardé les photos des manifestants dans les rues du Caire, mais pour un pays patriarcal, y on distingue un nombre surprenant de femmes. Souvent voilées mais vives, le verbe haut et les mains pleines d'histoires, ces femmes sont l'âme de cette révolution. Elles sont visibles parce que toutes les caméras du monde sont sur elles. Parce que c'est le point névralgique de toute une région. Parce que c'est dans la plus grande ville du continent africain.

 

Oui, mais elles sont visibles parce que l'enjeu vital de la démocratisation du monde arabe, c'est les femmes. Dans un pays, dans une culture, où tous les postes importants sont occupés par des hommes ; où les seules femmes qui comptent sont l'épouse du président ou du roi ; où les femmes sont encore soit des pondeuses, soit des bêtes de somme, ou les deux ; où la sexualité est codifiée par un charabia de lois religieuses et d'a-priori méditerranéens ; dans ce pays, dans cette culture, on attend tellement de l'éclosion, en pleine fleur, de ces 50% de la population auquel on demande de bien vouloir fermer sa gueule depuis environ 4'000 ans.

 

Oum Kalthoum, c'est un modèle. Jamais elle n'a chanté la révolution, bien au contraire, elle chantait volontiers pour Nasser. Mais elle incarnait un talent et une personnalité que rien, aucune loi, aucun homme, ne pouvait réduire au silence ou même à la modestie. Elle ne chantait que les grands poètes arabes, anciens et modernes, debout devant des salles fascinées. Et puis, pas de programme, elle ne s'exécutait qu'en public, jamais en studio, et son chant durait 5 minutes ou une heure, c'était selon son humeur. Pas de grands tailleurs et d'amant photogénique non plus, elle n'incarnait pas une version égyptienne de Brigitte Bardot. Elle a laissé cet honneur à Dalida. Ça n'était pas : « On prend la pilule, le tailleur Chanel, le droit de vote et on rejoue la libération de la femme sur les rives du Nil ». C'était une femme, libre, puissante, et arabe.

 

Quand je vivais au Caire, sur l'île de Zamalek, les ruines de sa dernière demeure étaient tout près de mon appartement. Je passais tous les jours devant et le soir, j'écoutais ses 1001 nuits en sirotant un thé et je regardais le Nil qui filait paresseusement vers la mer. Certains chants vous marquent plus que d'autres. Ceux de Oum Kalthoum m'ont appris que l'Egypte avait peut-être un brillant passé. Mais qu'avec de telles femmes elle avait aussi, certainement, un brillant avenir.

28.01.2011

Nous sommes 7 millions de Lisa Unwin

Dans le Matin d'hier, Thomas Fuchs, député UDC au Grand conseil de Berne, s'exprimait sur son rapport à l'alcool. « Vous n’avez donc jamais été ivre? » s'étonne le journaliste. « Effectivement, jamais », s'enorgueillit le bonhomme. « Sauf une fois, ajoute-t-il quand même, de peur de passer pour un menteur. Mais, précise-t-il, ce n’était pas en Suisse. » Ouf, la dignité est sauve : il s'est effectivement défoncé la tronche, mais ça n'était pas sur la terre sacrée d'Helvétie. C'était peut-être dans une brasserie munichoise, on s'en fiche et on préfère ne pas le savoir. Ce qui compte, c'est que le spectacle révoltant de l'ivresse d'un si éminent représentant de la race bernoise aura été épargné aux yeux de nos jeunes. On l'aura donc compris, on obtiendra beaucoup de la part de Thomas Fuchs. Mais pour l'honnêteté intellectuelle, on devra aller voir ailleurs.

De la même façon, si on veut savoir comment faire des économies, on ne se rendra plus sur le blog de Lisa Unwin. Voilà une histoire comme seule l'Angleterre sait en produire. Lisa Unwin est devenue la coqueluche des médias depuis une semaine. Mais c'était à ses dépens et voilà pourquoi. Depuis août 2010, Lisa tenait un blog intitulé « Austerity Mum », ou « Mamy Economie ». Elle y dispensait sa vision personnelle des restrictions budgétaires dans une famille londonienne avec deux enfants. En ces temps de crise économique, où des foules entières pointent au chômage, où des entreprises ferment les unes après les autres, le sujet était porteur : voilà, pensait-on, quelqu'un qui pourra m'aider à économiser sur mes factures de bouffe ou d'électricité. C'était sans prendre en compte un détail important de la vie de Lisa : son mari, Ashley Unwin, gros poisson d'une entreprise internationale de consulting. En d'autres termes, Lisa et Ashley sont multimillionnaires.

Depuis plusieurs mois, sans se rendre compte du mépris dont elle était l'objet, Lisa était très lue sur son blog. Les lecteurs se régalaient de ses commentaires dignes de Marie Antoinette. Jugez plutôt. Un des gros problèmes de Lisa, c'est les vacances : la famille Unwin va devoir se passer de l'hélicoptère pour se faire amener de l'aéroport de Nice dans leur villa de Ramatuelle. Goodness gracious, what a shame ! Plus grave encore, son mari constate un jour que ses bottines Berlutti, 1'200 euros la paire, sont usées. A sa consternation sa femme lui suggère, au lieu de les jeter comme le ferait n'importe quel être sensé, de les faire ressemeler. Un autre événement particulièrement pénible pour Lisa survient le jour où elle doit sérieusement envisager de renvoyer le jardinier. Elle devrait alors arroser le gazon elle-même. Face à cette torture, doublée d'une cruauté inimaginable pour le pauvre jardinier, elle renonce et sauve ainsi un emploi. Bien joué Lisa. Comme récompense pour sa modestie, elle vient avec son mari d'acheter une maison à 5 millions de francs au centre de Londres, avec des transformations envisagées pour 3 millions supplémentaires.

Et ainsi depuis des mois Lisa déballait au grand jour ses soucis obscènes et son style de vie de super-privilégiée. C'était sans réaliser que chaque article était un indice de plus pour les limiers de la presse tabloïd, décidés à découvrir qui se cachait derrière se pseudo si honteusement usurpé. C'est finalement le Telegraph qui l'a coincée et révélé à tous ses lecteurs le nom de Lisa, celui de son mari, leur adresse, la marque de leur voiture, etc. D'un jour à l'autre, sans surprises, le blog a disparu des écrans et on croit savoir que le mari est horriblement mal à l'aise. On n'a passé l'âge de la guillotine mais les articles qu'ont consacré les journaux à Lisa Unwin sentent le sang et la haine. Tout Londres, toute l'Angleterre résonne d'un éclat de rire narquois et méprisant face à ce couple de coqs en pâte qui se regardent le nombril avec leurs soucis qui n'en sont pas. Jusqu'en Suisse, on a entendu parler de cette hypocrite qui nous propose, faute de pain, de manger de la brioche.

En Suisse, nous nous scandalisons de ce que nous appelons l'insécurité, de ce que nous appelons la menace étrangère, de ce que nous appelons la crise financière – et nous semblons ignorer que, par rapport au reste du monde, nous avons, nous aussi, des soucis de milliardaires, des soucis de luxe. Bien sûr tout le monde n'est pas riche, ici non plus. Et de ces gens-là, heureusement, nous nous soucions encore un peu. Mais déjà nous les regardons comme Lisa regardait son jardinier : je le vire, ou pas ? On les trouve sympathiques, nos pauvres, mais s'ils nous empêchent de nous acheter une nouvelle paire de godasses, alors non. N'avons-nous pas tendance, nous aussi, à nous créer nos propres soucis dans ce pays de cocagne ? Sommes-nous devenus 7 millions de Lisa Unwin ?